Cela signifie qu’à l’heure actuelle, nous recevons plus de messages que nous pouvons en traiter, plus de messages que d’heures disponibles dans une journée.

Et derrière chaque message, il y a une famille, un enfant, une histoire.

Ce jour nous le redoutions. Naïvement nous espérions que nous parviendrons à obtenir une offre de soins suffisamment importante et satisfaisante avant de nous faire déborder. Nous avons échoué même si chaque jour nous progressons.

Le constat reste le même : l’errance médicale demeure abyssale.

Mais le discours évolue doucement. Car si la formation des médecins reste très insuffisante, celle des parents, elle, se renforce.

Peu à peu, la bipolarité juvénile n’est plus systématiquement balayée d’un revers de main mais dans de nombreuses régions, on nous répond encore :

«On ne connaît pas», «aucun professionnel n’est formé à ça».

Grâce à la montée en compétence des parents capables d’argumenter, certains balbutient encore que «les études cliniques ne font pas tout, l’expérience du clinicien compte aussi dans le champ de la pédopsychiatrie», alors même que l’évolution de l’enfant dont ils ont la charge est défavorable, parfois dramatique.

Comme un dernier rempart à leur incompétence.

Certains encore avancent «qu’on ne peut plus rien faire» au lieu de simplement avouer leurs propres limites et sans même imaginer l’onde de choc que cela peut provoquer chez des parents dont l’enfant commence à peine sa vie. Derrière cette phrase qui tombe comme un couperet, pire qu’un diagnostic qu’on refuse souvent de poser, c’est une condamnation, tout un avenir qui vacille et une famille qui s’effondre. 

Une question demeure :

comment des parents parviennent-ils à se documenter eux-mêmes, à comprendre, à lire les études scientifiques, à chercher des spécialistes, parfois à des centaines de kilomètres de chez eux… alors que certains médecins ne parviennent pas simplement à appeler un collègue plus expérimenté pour demander conseil ou passer la main ?

Certes, il n’y a pas là des millions à gagner.

Mais il y a la vie d’enfants qui est en jeu.

Chez Bicycle, nous sommes en guerre.

Une guerre sans missiles, sans chars, sans images aux journaux télévisés.

Mais une guerre qui fait des morts tous les jours.

Ici, pas d’arme nucléaire.

Mais une arme de destruction massive bien réelle : l’empilement des antipsychotiques.

«Au moins, quel que soit le diagnostic, on est tranquille», entend-on parfois à leurs sujets.

Comment peut-on encore banaliser ces prescriptions à l’heure où l’on parle partout de médecine de précision ?

Sans même parler des psychostimulants et des antidépresseurs, parfois prescrits sans véritable analyse sémiologique du trouble.

Un pédopsychiatre a récemment partagé un guide sur les psychotropes.

Dans la partie consacrée aux troubles bipolaires, on peut lire, dans un encadré :

«Même devant des indications de trouble bipolaire, il faut commencer par traiter le jeune comme un épisode dépressif unipolaire, en redoublant de précautions quant au suivi.»

Un autre pédopsychiatre, se présentant comme expert des répétitions de tentatives de suicide chez les adolescents et auteur de publications sur le sujet, exclut systématiquement le lithium de ses prescriptions en raison «des effets potentiels sur les reins»…

mais n’hésite pas à prescrire de la fluoxétine, même lorsqu’il suspecte un trouble bipolaire.

Malgré tout cela, nous gardons espoir.

Nous rencontrons aussi des médecins d’une grande humilité, capables de nous considérer parfois plus experts de l’évolution de ces enfants qu’ils ne le seront jamais, simplement parce que nous accumulons connaissances et savoir expérientiel.

En off, plusieurs médecins nous disent :

«Vous sauvez des vies. Votre combat devrait être soutenu à grande échelle».

Mais très peu osent l’affirmer publiquement.

La bipolarité chez l’enfant est le Voldemort de la pédopsychiatrie :

tout le monde en parle à voix basse, mais personne n’ose prononcer son nom.

Pourtant, la situation n’est pas figée.

De nombreux professionnels reconnaissent la nécessité de renforcer les connaissances dans ce domaine. Certains n’hésitent pas à collaborer avec notre association ou à se former auprès d’équipes plus expérimentées.

Le mois dernier, Bicycle a ainsi contribué à mettre en relation deux services hospitaliers afin que l’un puisse former l’autre. Dans leurs réunions cliniques, on parle désormais de thymorégulateurs – de vrais thymorégulateurs – comme le lithium ou certains antiépileptiques, et pas uniquement d’antipsychotiques «déguisés» en thymorégulateurs.

Ces initiatives restent encore trop rares.

Mais elles montrent qu’une évolution est possible.

La pédopsychiatrie ne pourra progresser que par le partage des connaissances, la formation continue et la reconnaissance des réalités cliniques observées par les familles.

Des initiatives comme Psy Learning par le Pr Laurent Karila nous poussent à rester optimistes. 

Ce message s’adresse à tous les pédopsychiatres, psychiatres, psychologues, IPA, professionnels de santé :

Si vous pensez que ce sujet est important, exprimez-vous.

Relayez cette information.

Sans vous, nous ne pouvons rien.

Mais avec vous, nous pouvons changer les choses.

Aujourd’hui, l’urgence n’est pas seulement de soigner.

L’urgence est de connaître.

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